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Note sur la figure mythique de Noé

Voici le texte que nous avons discuté jeudi dernier, lors de notre rencontre mensuelle du jeudi soir.
Il s’agit d’une courte note rédigée par Mr Jager à propos de la figure mythique de Noé.


 

NoahUne image récurrente dans l’histoire des cabinets de curiosités nous présente Noé comme l’archétype du collectionneur et son arche comme un premier musée hébergeant une première collection. Cette image lui présente en train de sélectionner et de sauver les plus belles choses d’un monde sur le point d’être détruit. On le voit choisir des plantes les plus vigoureuses, des animaux les plus robustes et vaillants et des objets et outils les plus ingénieux et irremplaçables. Après avoir fait sa sélection il ferme la porte de son bateau et commence le voyage vers un nouveau monde.

L’ancien cabinet de curiosités ou le musée moderne nous parait ainsi encadrée par une image et un récit mythique qui raconte la genèse de notre monde et qui nous révèle notre être et l’être des choses nous entourant. L’image nous présente le cabinet ou le musée comme une nouvelle arche de Noé et les choses qu’elle héberge comme des rescapés d’un monde perdu. Ces bels objets sont à la fois autochtone et étrangères, chez-soi et déplacés ; ils appartiennent irréductiblement à deux mondes. Ils appartiennent à notre monde, ils font partie d’une réalité tangible et calculable, mais ils sont en même temps marqués par une réalité autre qui nous échappe. Les objets précieux et bien aimés d’une collection jettent dans leur ensemble une lumière nouvelle sur notre monde et c’est à cette lumière que nous découvrons l’enracinement du monde humain dans un monde autre.

Nous décelons sur toute chose les traces d’une séparation douloureuse et les blessures cicatrisées d’une ancienne greffe. Nous comprenons alors que les choses et les êtres qui habitent le monde demeurent pour toujours en mouvement entre un « ici » et un « la », entre un « maintenant » et un « plus tard » ou « plus tôt ». Notons entre parenthèses que seul une chose ou un être qui habite le monde, qui demeure chez soi, est capable de se montrer. Un objet qui n’habite pas, qui n’a pas son propre monde, qui ne peut pas se retirer chez soi, qui ne peut pas fermer ou ouvrir la porte de son domicile ne peut non plus se manifester ou accueillir l’autre chez soi. Un objet qui a été accordé sa propre place dans une collection et qui, soit disant,« habite chez soi », devient par ce fait capable de nous adresser la parole, d’éclaircir notre monde et de nous donner un nouveau sens à notre vie. En outre, seul une chose ou un être habitant le monde peut être belle ou laide, peut nous adresser la parole ou nous ignorer et peut nous ouvrir ou obscurcir l’horizon de notre monde.

Le collectionneur à l’image de Noé n’est plus un simple ramasseur des objets ou, selon un mythe contemporain, un névrosé compulsif cherchant à combler son vide intérieur. Tout au contraire, le récit du déluge le présente comme l’archétype même du créateur qui bâtit un nouveau monde avec ce que lui reste d’un monde ancien. Le collectionneur sauve les choses de l’oubli et de la destruction. Il les accorde un refuge et un domicile, il les transporte à travers le déluge et les fait habiter un nouveau monde.

Dans une autre veine cette même image nous montre Noé comme l’homme dévoué qui, par son amour constante et loyal, rattache les deux mondes séparés par le déluge. Cet amour vainc la division faite par l’oublie et la mort et jette les bases d’un monde nouveau rendu cohérent et habitable par l’amour et la mémoire. Le collectionneur à l’image de Noé arrache ses objets d’un monde virginal et autosuffisant, un monde qui reconnaît ni seuils, ni voisins, et qui pour cette raison est livré intégralement aux forces impersonnelles de la nature. Il transporte ses trouvailles à travers le déluge vers un monde unifié par symbole de l’arc en ciel et rendu humainement habitable grâce à une parole donnée et observée.

L’objet isolé dans un seul monde est destiné à rester sourd et muet et ne peut être ni beau ni laide. Les êtres et les choses deviennent parlants et beaux au moment qu’ils sont hébergés et qu’ils trouvent leur place dans un monde habitable. La beauté d’un objet parle de sa délivrance d’un monde muet et virginal qui ne reconnaît pas l’autre et qui pour cette raison reste inhabitable. La beauté est elle-même une invitation à habiter un monde humain rendu cohérent par la parole de l’alliance.

Vue à la lumière de ce mythe les plus belles et merveilleuses choses rassemblées dans l’arche sont celles qui nous parlent avec la plus grande autorité de leur double appartenance au monde perdu et au monde sauvé, au monde naturel et universel et au monde unifié par la parole et le symbole de l’arc-en-ciel. Les œuvres d’art, comme les livres et les objets de culte, sont des objets liminaires en tant qu’ils mettent en relations ces deux mondes. Ils sauvegardent et élaborent la différence entre des mondes avoisinants, entre la terre et les cieux, entre le monde actuel et les mondes futurs ou déjà disparus. Ces objets liminaires forment un seuil qui sépare et relie deux domiciles distincts. Comme tels ils démarquent un espace habité qui invite à la rencontre et incite à la conversation.

Les objets qui ornent le cabinet de Dr. Freud stimulent l’imagination de ses patients et guident le train d’idées du thérapeute. Les livres, les images, les antiquités et les œuvres d’art créent dans leur ensemble un monde avec nombre de portes ou de fenêtres ouvertes aux mondes avoisinants. L’ensemble rend présent l’antiquité comme la modernité, la science comme l’art, et la pensée comme le phantasme et le rêve. Cet espace agencé par l’ensemble des objets collectionné invite à la construction d’un monde habitable, rendu cohérent par l’échange des paroles.

Ce monde rendu dynamique par la beauté des œuvres d’art et par l’intérêt qu’éveillent les livres et les antiquités ne peut pas être renfermé dans une seule perspective ou décrit par un seul récit ou dévoilé par une seule méthode. Ce monde ne peut être révélé que suite à une rencontre et en cours d’une conversation.

Les outils d’un laboratoire démarquent l’espace et le temps d’une recherche qui donne accès au monde universel des sciences naturelles. Ce monde est gouverné partout par les mêmes lois naturelles et il exclu toute différence ontologique. Ce monde forme un tout littéral et matériel sans faille qui n’accepte pas la présence d’un monde voisinant ou d’une réalité tout autre, et c’est pour cette raison que cet espace demeure inhabitable.

Le cabinet du médecin s’ouvre sur le monde des sciences et le patient y entre pour gagner une perspective matérielle et universelle sur sa souffrance. Mais le patient névrosé du Dr. Freud ne serait pas aidé par une telle perspective. Il souffre d’être exclu du monde habité qui est traversé par des seuils et illuminé par les œuvres d’art, par des mythes, des récits, et des rites et coutumes traditionnels. Pour vaincre son exclusion il a besoin d’entrer dans l’espace délimités par des objets liminaire et rendu cohérent par la conversation. C’est dans un tel espace que l’homme atteint son humanité, qu’il apprend à habiter le monde. C’est dans un tel espace que nous sommes destinés à naître et à mourir.

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