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Note sur l’Exposition d’Anselm Kiefer

Voici le texte que nous avons discuté jeudi dernier, lors de notre rencontre du jeudi soir. Il s’agit d’une courte note rédigée par Mr Jager en mai 2006, suite à la visite de l’exposition d’Anselm Kiefer à Montréal.


 

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Dernièrement, je suis allé voir l’exposition d’Anselm Kiefer qui est présentée au musée d’art contemporain.  Une œuvre en particulier a attiré mon attention. Cet œuvre, terminée en 2005 et que le peintre a intitulé Hafis, présente un fond de plomb sur lequel est collé des pavots et des graines de pavot séchés. Ce qui frappe surtout c’est la vigueur de la couleur orange brun, couleur de rouille qui domine l’arrière fond de la peinture et qui contraste fortement avec la couleur or des plantes et des graines séchées.

Il me semble que la couleur brun rouge de la rouille fonctionne ici comme une métaphore qui met en relation active deux domaines de notre expérience, à savoir le monde mort du métal et le monde vivant des plantes, des animaux et des hommes. Le peintre place dans l’arrière fond le métal qui se décompose en rouillant et nous montre, en face, des plantes qui meurent en séchant et en éparpillant leurs graines. Nous sommes donc confrontés à deux façons de perdre son corps, de s’affaiblir, de mourir et de disparaître de la surface de la terre. Le déclin du métal qui se rouille suit un parcours rectiligne et à sens unique. Il parcours une voie qui ne se courbe pas car elle reste sans but ultime et ne reconnaît aucun domaine ou aucune personne. (Courber notre chemin veut dire : « répondre au besoin de l’autre » ou « s’incliner pour achever un but qui me lie à un autre » ou encore « s’inscrire dans le cercle de la vie »)

Le chemin de la désintégration du métal ne mène nulle part; Son commencement et sa fin ne forment pas une boucle, ne suivent pas le modèle d’une phrase, et pour cette raison  ne disent rien. C’est une voie abstraite de déclin qui est guidée entièrement par les forces extérieures et qui, pour cette raison, manque un intérieur. Ce mouvement sans intérieur, sans cœur, sans projet ou destin et sans sens interne ne sait pas se renverser ou changer de direction. C’est un mouvement prédestiné par des forces extérieures.

Le déclin de la plante est toute autre. Il s’inspire du rythme de la vie et de la mort, du déclin et de la renaissance, de l’aller et du retour. Cette voie se courbe, se défend, s’aventure. Elle protège la vie, elle cherche à préserver son intérieur afin d’atteindre son but. La vie courbe de la plante a un sens.  À la différence de la désintégration du métal, le déclin de la plante passe par la fleuraison et la production de nouvelles graines. Le monde végétal meurt et renaît en se courbant.  Le cycle de ce type de vie est rond. Ce monde lie les générations successives et jette les bases d’un monde futur fait de sens et de destin.

Nous voyons ici comment le peintre nous présente avec deux mondes distincts, deux façons distinctes de penser la vie et la mort, deux manières d’imaginer le destin de notre monde, tout en les reliant par le métaphore du brun rouge de la rouille et des plantes séchées.

Pour Kiefer la réconciliation de la terre et du ciel passe par une métaphore qui prend la forme d’une voie qui se courbe, se perd et se retrouve pour atteindre son but.  Ce but n’ouvre pas finalement sur sa propre vie mais bien sur la vie d’un autre. On peut se représenter le parcours de l’artiste comme un effort tenace qui vise à courber la ligne droite du déclin métallique (représenté par la rouille) pour lui faire prendre la forme d’une ligne courbée (représenté par les plantes séchées).   Cette dernière courbe porteuse de vie fait le lien entre la mort et la vie, le ciel et la terre, soi-même et un autre.

(Pour continuer sur le chemin de cette pensée : entrer en relation c’est faire son entrée dans un cercle. Notre mot « relation » vient du latin « relatus », le part. pass. du verbe  « referro » qu’on traduit : « Je retourne », « je raconte,  je renouvelle, je me souviens, je réponds, trace des liens » etc. « Entrer en relation » c’est courber une ligne droite, retracer son chemin, revisiter  ce qu’on a tout d’abord pensé, planifié, voulu. La pathologie s’annonce ici comme la vie dur du métal et la gloire de l’esprit humain prend la forme ronde. On rejoigne Bachelard ici quand il parle d’une phénoménologie du rond. (Dans La poétique de l’espace) BJ

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